Bureau Régional pour l’Afrique de l’Ouest
Andrea Ori : « Nous devons concilier réponse sanitaire urgente et protection des droits de l'homme sur le long terme »©

Andrea Ori : « Nous devons concilier réponse sanitaire urgente et protection des droits de l’homme sur le long terme »

26 mars 2020 Andrea Ori est le Représentant du Haut-Commissariat des Nations Unies aux Droits de l’Homme pour l’Afrique de l’Ouest. Dans cet entretien, il rappelle que l’urgence sanitaire provoquée par la pandémie du coronavirus dans la région est aussi une urgence des droits de l’homme et explique pourquoi, de ce fait, les droits de l’homme doivent être au coeur des décisions et des réponses à la crise.

Pourquoi la pandémie du COVID-19 représente-t-elle une urgence pour les droits de l’homme ?
La pandémie du COVID-19 est, en premier lieu, une urgence sanitaire. Dans un monde de plus en plus interconnecté, dans lesquelles les frontières s’estompent et le temps se contracte, la santé des uns est lié à la santé des autres, et la santé de tous est liée à la santé des individus les plus marginalisés de nos pays et de notre région.
Ainsi, je pourrais me croire en sécurité parce que je bénéfice d’une bonne information, d’un bon environnement sanitaire et d’une bonne assurance médicale. Mais si la personne qui vient livrer ma nourriture, ou qui vient faire le ménage chez moi ne bénéficie pas d’informations suffisantes ou ne peut pas avoir accès à un médecin en cas de signes de maladie, ou encore moins rester à la maison parce que son travail représente la seule source de revenus pour sa famille, alors je ne serai pas en sécurité.
C’est là que l’approche basée sur les droits humains nous donne les outils pour répondre à ces défis. Nous devons assurer, promouvoir et protéger l’ensemble des droits de l’homme pour chacun et pour tous. Si nous ne travaillons pas à garantir les droits pour tous, et si nous ne prenons pas soin les uns des autres, personne ne sera en sécurité. Dans cette perspective, les droits de l’homme demeurent notre référence la plus sûre et la plus universelle. Oui, il y a urgence. Urgence à avancer davantage vers plus de solidarité, vers plus d’inclusion, vers plus de dignité, vers plus de volonté politique aussi.

Que nous dit cette crise sur nos réalités ouest-africaines (pour ce qui concerne les droits de l’homme) ?
Toute crise est porteuse de leçons. Si le COVID-19 met nos sociétés à l’épreuve, cette crise met surtout en exergue des problèmes structurels de la situation des droits de l’homme dans la région.
Prenons le droit à la santé. Nous nous rendons bien compte que tout le monde peut être contaminé, et ce sans distinction de nationalité, genre, niveau social ou religion. Mais l’accès inégal à la santé et aux soins fait peser des risques plus grands sur les moins favorisés, les personnes les plus vulnérables de la société. Parce qu’un groupe social est à risque du fait de ces inégalités, la menace devient plus grande pour tous. Le droit humain à la santé pour tous n’est donc pas simplement un impératif moral, c’est une obligation pratique.
Regardons le droit l’information : Alors que nous avançons collectivement dans l’inconnu, il est essentiel de garantir un accès à des informations, pertinentes, factuelles et précises dans les langues et formats appropriés aux différentes populations pour protéger leur santé et la santé de tous. Or, ce que nous pouvons constater, du fait du déficit de programmes de prévention et d’éducation mais aussi, parfois, du fait des déficits de confiance des populations vis à vis des dirigeants politiques, ce sont la propagation de fausses informations, le développement de comportements égoïstes ainsi que des actes de panique et de discrimination. Et dans la région, nous savons pertinemment que la peur et l’incertitude poussent à trouver des boucs émissaires et contribuent à stigmatiser des groupes de population.
Encore, les mesures restrictives qui sont en train d’être mises en place, comme la nécessaire distance sanitaire entre individus, les confinements, quarantaines et autres mesures semblables, mais aussi les fermetures des écoles, la suspension, dans certains cas, des activités professionnelles et salariales, ont des conséquences tangibles sur les moyens de subsistance et la vie des gens. Il est donc crucial de s’assurer que les efforts menés, pour lutter contre le coronavirus, le sont en stricte conformité avec les normes relatives aux droits de l’homme et de manière nécessaire et proportionnée au risque déterminé. D’autant plus que des décisions mal pensées ou mal coordonnées pourraient aggraver et enraciner les inégalités et les vulnérabilités que nous connaissons, d’une part, et réduire à néant, les gains acquis en matière de développement et de lutte contre la pauvreté.

Dans cette perspective, comment procéder pour mettre les droits de l’homme au coeur des décisions ?
Dans ce contexte extraordinaire que nous vivons, nous devons faire preuve de créativité dans les décisions que nous apportons pour faire face à la pandémie et ses conséquences sociales, économiques, politiques voire psychologiques, tout en gardant les droits humains comme boussole. Nous devons concilier réponse sanitaire urgente et protection des droits de l’homme sur le long terme.
Nous devons tout d’abord, aborder la crise de façon globale, et parce que dans toutes ses dimensions, elle fait ressortir des défis pour les droits de l’homme, comme je l’évoquais précédemment. Cela nous demande de renforcer nos efforts pour protéger du mieux mais aussi de prendre en compte dans la prise de décision le plus possible les individus et les groupes les plus vulnérables et délaissés dans nos sociétés. Dans cet ordre d’idées, nous devons particulièrement porter notre attention et nos efforts pour faire face aux effets de la crise sur les femmes, parce qu’elles portent à bout de bras nos communautés, mais aussi parce qu’elles doivent supporter de manière disproportionnée le fardeau de cette crise tant dans leurs foyers qu’au travail où elles représentent la majorité des soignants et donc particulièrement à risque. Une attention particulière devra aussi être portées aux personnes qui se trouvent déjà en situation de vulnérabilité du fait des dynamiques sociales comme les personnes à faible revenu, les populations rurales isolées, mais aussi les personnes handicapées ou les membres des communautés LGBTI.
Une réponse fondée sur les droits de l’homme doit combiner des mesures exceptionnelles à prendre immédiatement sans toutefois sacrifier les droits et les libertés de chacun à long terme. Nous devons tenir nos promesses pour les populations et la planète. Pour cela, nous devons travailler pour que la reprise nous permette d’emprunter une voie plus durable, plus solidaire et plus inclusive. Nous avons un cadre d’action pour cela : le Programme de développement durable à l’horizon 2030. Gardons le cap.

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